Ma Mor est morte

Un titre qu’on prendrait presque pour un vers extrait d’un poème de Christine de Pisan (1364-1430).
« Princes, oyés en pitié mon language,
Et toy Mort, pri, escry moy en ton livre » (Que mes griefs maulx soyent par toy délivre)

En réalité, Mor, c’est du danois. Le mot signifie Mère. Et Mord signifie Meurtre. Le petit mot de l’éditeur dans le rabat du livre met en garde.
Un livre qui s’annonce sombre, tragique, cathartique.

À la lecture du livre, on se croirait chez Camus et chez Calvino.
Camus, juste parce qu’ « Aujourd’hui maman est morte ». Mais c’est une fausse piste. L’auteur sait bien quand elle est morte. On pense alors à Calvino parce que le texte, comme dans Le Baron Perché, puise ses mots à la source de plusieurs langues : français, anglais, allemand, danois. Ce sabir a sans doute son sésame.
C’est un livre sombre mais qui éclate dans la lumière froide de tous ces mots empruntés. Des routes ? Non, déroute.
Le personnage de la mère a tout d’une ogresse, d’une figure mythique, d’une Saturne au féminin. Elle a comme mangé son fils. Ici, pas de complexe d’Œdipe. Un complexe adipeux, plutôt. Une masse. Le gras du cœur et une paresse sentimentale. Maman massive.
Quand il dit Mor, il dit peur.
« Nightmare. Night Mor. Cauchemar. Cauchemère »
Il y a un père, aussi. La périphrase qui le désigne c’est le vieux panard. Son bateau se nomme Le Sphynx. La piste tragique est encore fraîche.

C’est un texte qui met bien sûr mal à l’aise. L’auteur nous dit que l’écrire l’a sauvé. Le jeu sur les mots. De son malheur, qu’enfer ? « Écrire a sauvé ma vie, sauvé ma vie avec ou sans lecteur car je suis le premier lecteur de moi-même. »

Ce livre est aussi un parti pris de forme. Outre la structure basée sur une cinquantaine de chapitres d’une page, le texte est présenté sous deux formes aux lecteurs.
Page de gauche, il s’agit de la version originale.
Une version plurilingue qui remet en cause, peut-être, l’existence d’une langue maternelle. Du babillage de l’enfant à ce Babel de l’adulte.
Page de droite, la traduction en français.
La version originale emprunte à des langues familières. Elle est donc accessible. Comme un puzzle linguistique. Une façon d’approcher l’état d’esprit de celui qui écrit. Bon, le danois est plus difficile à comprendre…mais c’est une langue essentielle pour l’auteur. C’est la langue de son exil.
Ma Mor est morte, mais les mots sont vivants.
On pense à Tolstoï. « Toutes les familles heureuses se ressemblent, mais chaque famille malheureuse l’est à sa façon. »
Quand on a lu ce livre, on se sent heureux, comme l’Ulysse de Du Bellay, de « Vivre entre ses parents le reste de son âge ! » et de n’avoir pas entendu le corbeau d’Edgar Allan Poe nous lancer un réactualisé « Never Mor ».
Un livre débusqué dans une de ces ressourceries qui aide les livres à circuler. Un bel objet, élégant, aux pages larges. Avec un titre qui frappe l’esprit.

Ma Mor est morte de Paul de Brancion, éditions Bruno Doucey, 2011

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