Milwaukee Blues, ce livre est une interpellation

Ce livre est une interpellation.

Il mêle des voix qui constituent un chœur funèbre en l’honneur d’un homme nommé Emmett, tué par la police pour une histoire dérisoire de faux billet.

« Tu es obligé d’appeler la police quand tu suspectes un client de t’avoir fourgué un billet contrefait. » dit l’épicier pakistanais. Que peut le remords contre la mort ?

La faute à pas de chance, à plus de rêve.

Blues.


À la source de ce flow, de ce flot oral et choral, la mort de George Floyd et celle de bien d’autres victimes de bavure policière. Malheur à ceux qui n’ont pas compris que toute ressemblance n’est pas fortuite. Les références sont faciles à débrouiller et permettent une distance digne à l’égard des victimes réelles.

Cette fiction est un rappel, porté, au sein du récit, par d’autres arts : cinéma et musique (le titre, Milwaukee Blues, vient d’une chanson de Charlie Poole, écho aussi du 1960 What ? de Gregory Porter). Un rappel de ce réel où on cogne. Trottoir du crime.


S’indigner encore et encore. L’appel au neutre est impossible. Et toujours, ces parts du ghetto encore et encore servis aux jeunes des quartiers, dans un pays qui se morcèle.

Ce récit parle du possible : se sauver par les études, une carrière sportive, une belle vie de famille. Il parle aussi du réel qui s’invite avec son culot cynique. L’amertume, l’amère thune et le rêve américain qui se dissipe. La chute. Le symbole. Le martyr. Droits civiques au Wisconsin.

Milwaukee, « «  l’endroit le plus ségrégué et raciste que j’aie jamais connu dans ma vie », avait dénoncé le président, blanc, des Bucks, l’équipe de basket de la ville. « 

Quel gâchis.

Si ce gérant pakistanais n’avait pas fait ce foutu nine-one-one pour une histoire de faux billet.

«  Imagine qu’il m’arrive un accident  » disait Emmett se rêvant footballeur américain.
Des accidents, il y en eut. Et une multiplication de petits boulot mal payés pour compenser la carrière brisée.


Il faut attraper le kairos par les cheveux, dit on. Il a une touffe de cheveux. Mais quand on vous met le genou entre les omoplates, on étouffe. I can’t breath.

Le XXIème siècle numérique offre de maigres compensations aux injustices. Les témoignages filmés mobilisent. Gyrophare et Gyr-iphone.
Les romans aussi mobilisent.

Celui-ci retrace la vie brisée d’un homme. Une vie que l’on découvre par touches, par chapitres, par tranches : racontée par les amis, par son ancienne institutrice, par son coach de football américain à l’université, par sa petite amie, par la pasteure Ma Robinson organisatrice d’une marche en hommage, par des témoins. Et puis ce policier raciste.

L’émotion déclenche l’indignation. Un livre pour combattre encore et encore la ségrégation, l’ultracapitalisme, le déterminisme social. Un livre sombre plein de lumière.

« D’ailleurs, je ne sais toujours pas si ce foutu billet était faux pour de vrai, ou pas.  »

Un livre qui ne rend pas la vie à la victime, mais qui lui rend son humanité.

Un livre qu’il serait bon de voir couronné par un Goncourt. Un sujet ainsi tiré à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires. Un Goncourt qui serait aussi haïtien.

Milwaukee Blues par Louis-Philippe Dalembert. Sabine Wespieser éditeur, 281 pages.

Un livre où on parle du poète Jacques Roumain comme dans cet autre livre, Le Temps de Tamango de Boubacar Boris Diop : https://lirepeuouproust.wordpress.com/2018/12/20/le-temps-de-tamango-et-la-politique-fiction/

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s