Lettre à un jeune blogueur

[à l’occasion de la sortie chez Seuil de l’édition complète des Lettres à un jeune poète]

LirepeuouProust, 19 septembre 2020

Cher blogueur,

Votre mail privé m’est parvenu il y a quelques jours. Vous me demandez tout de go si votre dernier billet est bon. Puis vous m’interrogez sur les critères qui font le bon texte. Avec votre infinité d’infinitifs : réfléchir, plaire, toucher, divertir, instruire. Un texte apte. Un texte qui capte.

Vous me voyez flatté, bien sûr, mais aussi embarrassé.

Il est plus simple pour l’abeille d’expliquer comment faire son miel, que pour moi, sollicité par votre mail, d’expliquer comment réussir un billet.
En ai-je tant réussi que cela ? Je ne sais quels sont les mécanismes qui permettent à un billet de faire mouche. J’ai souvent loupé la Une alors que je croyais voir mes mots briller comme des étoiles. Certes, la bouchée de miel vaut mieux que le tonneau de vinaigre. Mais la validation d’un billet n’abolira jamais le hasard. Une bonne part de chance préside, sinon à un succès, du moins à la lumière qui assure d’être lu.

Nous écrivons pour être lus, n’est-ce pas ?

Avant d’aller plus loin, vous devez vous demander si, pour vous, l’écriture est vitale. Avez-vous la certitude que de l’acte d’écrire dépend une bonne part de votre joie d’exister ?
Si ce n’est pas le cas, n’insistez pas. Il y a déjà beaucoup à lire ou à commenter. Cette trompeuse urgence attendra.
Si écrire vous est vital, il ne vous reste plus qu’à trouver des sujets sur lesquels porter votre copieuse plume. Un « Je ne peux pas faire autrement » ne ment pas. Cet état d’urgence sollicite toutes les polices du monde. En 12 ou 14 points.

Tout texte a sa signature. Pour acquérir un style personnel, une façon bien à vous d’écrire, il vous faudra plonger en vous-même. Quels seront vos ressorts, vos biais, vos thèmes ? Plonger et puis creuser.

N’oubliez pas de relever la tête fréquemment. Pour donner de la force à cette plongée, il vous faudra évidemment vous nourrir.

Ouvrez les yeux sur le monde. Le monde en grand, l’orbis terrae, et le monde d’en bas, la terràterra. Soyez à l’affût des grandes transformations. Sortez sur le Net ou restez chez vous sur le Blog terrestre. Réjouissez-vous et mettez-vous en colère. Retenez et oubliez. Au vol, prenez une idée, une formule, un son. Méfiez-vous du mot kilomètre. Chantez la fraternité des hommes. « Politique » n’est pas un vilain mot. Ayez des frères khmers, grecs ou punk iraniens. Écoutez bien ceux qui vous parlent. Sentez. Ressentez. Entendez aussi ce qui se dit dans les transports en commun ou ce caddie dans un supermarché. Soyez attentifs à ces phrases qui surgissent des conversations des passants que vous croisez. Observez la comédie humaine en ville et à la campagne en prenant garde de ne pas finir en Roger massif. Jardinez si vous le pouvez. Ouvrez les yeux en forêt, pensez à l’apparente immobilité des arbres, pensez à la secrète agitation des animaux. Regardez le ciel et la forme des nuages. Profitez du soleil et de la pluie. Demandez-vous s’il y aura de la neige à Noël. Goûtez à la solitude, régulièrement. Offrez-vous des plages de silence, le matin ou le soir. Lisez des journaux. Lisez des livres qui sortent et lisez des livres déjà sortis. Riez puisque c’est le plus court chemin d’un homme à l’autre. Allez au musée. Parcourez votre bibliothèque. Oubliez votre français dans un anglais de passage, revenez aux roots, aux racines, aux langues anciennes, latin et grec. Écoutez de la musique. Regardez des séries, des films, des œuvres faites de mensonges qui disent une vérité. Écrivez quotidiennement, nulla dies sine linea, consultez des dictionnaires (lexicaux, amoureux, d’épithètes, …). Lisez aussi ce qu’écrivent les autres blogueurs. Commentez. Recommandez. Rendez-vous reconnaissable en restant vous-même.

Il arrivera que vos billets soient recommandés, encensés, tweetés, plusieurs fois commentés, vous conduisant à l’ivresse qui fait espérer que cela cesse enfin, tant la volubilité a ses dérapages, ses sorties de route. Parfois, vous aurez l’impression que vos billets sont passés à côté de leur sujet parce que personne ne les a vraiment remarqués, pour découvrir plus tard que quelqu’un en a fait un de ses favoris. Il arrivera que vous terminiez un texte, aussi pleinement satisfait que le sculpteur s’attendant presque à ce que sa statue prenne vie et puis il arrivera que ce texte soit ignoré. Écrire un texte c’est convoquer l’incertitude.

Malgré toute l’urgence ressentie à écrire, malgré les déceptions, il faut que les mots écrits soient toujours comme les premiers mots du tout premier billet.

Bien à vous.

Rédacteur de LirepeuouProust

5 commentaires sur “Lettre à un jeune blogueur

  1. Bonjour cher Rédacteur, 🙂

    Comme il est étonnant , de relire Rilke, au travers de nos outils modernisés…
    J’observe avec émerveillements, la couverture très réussie, je trouve, … du livre, comme autant de vagues, … au travers du cachet d’affranchissement, … à sa main , démo :

    ‘Respirer, invisible poème…’
    Du recueil : « Sonnets à Orphée »

    « Respirer, invisible poème.
    Toujours autour de moi,
    d’espace pur échange. Contrepoids
    où rythmiquement m’accomplit mon haleine.
    Unique vague dont je sois
    la mer progressive ;
    plus économe de toutes les mers possibles, —
    gain d’espace.
    Combien de ces lieux innombrables
    étaient déjà en moi ? Maints vents
    sont comme mon fils.
    Me reconnais-tu, air, encore plein de lieux miens tantôt ?
    Toi qui fus l’écorce lisse,
    la courbe et la feuille de mes mots. »

    Mercis pour cet article.
    Bon weekend, avec cordiales salutations et amitiés

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  2. … Pour les puristes de la vague …

    « Atmen, du unsichtbares Gedicht! Rainer Maria Rilke (1875–1926)

    Atmen, du unsichtbares Gedicht!
    Immerfort um das eigne
    Sein rein eingetauschter Weltraum. Gegengewicht,
    in dem ich mich rhythmisch ereigne.

    Einzige Welle, deren
    allmähliches Meer ich bin;
    sparsamstes du von allen möglichen Meeren, —
    Raumgewinn.

    Wieviele von diesen Stellen der Räume waren schon
    innen in mir. Manche Winde
    sind wie mein Sohn.

    Erkennst du mich, Luft, du, voll noch einst meiniger Orte?
    Du, einmal glatte Rinde,
    Rundung und Blatt meiner Worte. »

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